L’ICÉA, une organisation active, significative et rassembleuse

Édition spéciale 2026 d’Apprendre + Agir

Michel Blondin

Mes premiers contacts

D’une façon assez surprenante, mes premiers contacts avec l’ICÉA ont eu lieu dans un autobus! À la sortie d’un cours lors de mes études universitaires en service social vers 1963, alors que je retournais aux Chantiers de Montréal où je vivais, un autre étudiant m’accoste et m’informe qu’il fait un stage à un institut d’éducation des adultes. Il m’invite alors à aller avec lui rencontrer la directrice, une certaine Madeleine Joubert. C’était Paul Bélanger. Les Chantiers étaient alors une organisation laïque de lutte à la misère, comme on le disait alors, dans le sud-ouest de Montréal, plus précisément dans l’ancien Griffintown, qui suscitait beaucoup d’intérêt et d’attention dans le milieu des jeunes et dans les médias.

Peu de temps après, je suis allé rencontrer Madeleine Joubert avec Paul. Je me souviens peu de ce que nous nous sommes dit. Sinon que ce que nous faisions aux Chantiers de Montréal s’apparentait à de l’éducation des adultes. L’Institut m’apparaissait alors d’un autre âge, particulièrement par l’aménagement des lieux et par les références à des réalités passées, comme Radio-Collège disparu depuis plusieurs années et les publications antérieures de Claude Ryan sur l’éducation des adultes, ce qui avait alors peu de résonance pour moi.

Les années suivantes, alors que j’œuvrais dans le Sud-Ouest de Montréal, et plus particulièrement dans le quartier Saint-Henri, par mon travail d’animation sociale à la mise sur pied des premiers comités de citoyens de Montréal, Paul Bélanger m’invitait souvent à des rencontres à l’ICÉA où j’étais exposé à divers courants d’éducation des adultes et à d’autres approches apparentées.

De ces rencontres, je retiens deux choses : d’abord que d’autres personnes œuvraient à Montréal et au Québec avec des objectifs apparentés aux nôtres. Puis, que Paul Bélanger, devenu directeur de l’Institut, m’encourageait dans ces premiers pas souvent difficiles et m’informait sur des courants d’actions sociales qui avaient une communauté de pensée avec ce que nous faisions. Paul trouvait que j’avais tout à gagner à être exposé à d’autres approches, comme d’autres pourraient profiter de ce que je faisais.

Bien sûr, ce que nous faisions en animation sociale dans les quartiers Sud de Montréal (Saint-Henri, la Petite Bourgogne, Centre-Sud, Hochelaga) comportait un volet de formation des membres des premiers comités de citoyens. Nous tenions même des fins de semaine de formation en résidence pilotées par Guy Beaugrand-Champagne.

Paul, bien avant que j’en sois conscient, avait vu que ce que je faisais dans le quartier Saint-Henri était de l’ordre de l’éducation populaire, alors que moi je n’y voyais que de l’action sociale.

Par Paul et d’autres personnes actives à l’ICÉA, je m’initie sommairement à l’approche éducative d’un certain Brésilien, Paulo Freire.

Vers 1968, j’ai un vague souvenir d’avoir été invité à devenir membre du CA de l’Institut, CA présidé alors par le secrétaire général de la FTQ, Fernand Daoust.

Au cours de ces années, Paul était actif dans un grand nombre d’organisations du Québec et du Canada où il exerçait un leadership majeur. Citons la Commission canadienne de l’UNESCO, la Ligue des droits de la personne, le Nouveau parti démocratique, la Faculté de l’éducation permanente (FEP) de l’Université de Montréal…

Paul, directeur de l’ICÉA, a été un acteur majeur des débats et enjeux sociaux du Québec pendant de nombreuses années.

L’éducation populaire

Après plusieurs années d’intense travail en animation sociale dans les quartiers ouvriers du sud-ouest de Montréal, et comme responsable d’une équipe d’animateurs sociaux œuvrant dans les quartiers sud de Montréal, je prends la décision de quitter ces responsabilités, épuisé par les exigences que comporte la création d’une nouvelle approche sociale et par des heures de travail presque sans limites, tout en étant père de deux jeunes enfants.

Inspiré par les informations que Paul m’avait données sur l’éducation populaire, je m’intéresse à un possible stage de coopération internationale avec SUCO en Bolivie dans un centre de recherche en éducation populaire où on mettait en œuvre les méthodes de Paulo Freire.

C’est ainsi que je me suis retrouvé, avec ma famille, pendant presque trois ans, dans un centre de recherche en éducation populaire (INDICEP), centre rattaché à une radio éducative (Radio Emisoras Bolivia) situé à Oruro, une importante ville minière sur l’Altiplano bolivien.

Et là, et dans les villages environnants, je me suis familiarisé avec les approches inspirées de Paulo Freire.

Soucieux de faire connaître au Québec ce que j’apprenais en Bolivie et en Amérique latine, Paul me demande alors de publier un document sur l’éducation populaire en Amérique latine, document qui fut publié dans le cadre de la collection Pièce au dossier1 en décembre 1971.

Colloque sur l’éducation populaire

À mon retour en 1972, je suis devenu responsable de l’information et de la solidarité internationale à SUCO.

Paul m’a invité alors à présider un colloque organisé par l’ICÉA sur l’éducation populaire, première activité de regroupement et d’échanges sur les expériences d’ici et d’Amérique latine en cette matière.

Lieu d’échanges entre formateurs syndicaux

En 1975, je suis devenu responsable de la formation au Syndicat des Métallos (FTQ) et très actif à la FTQ en matière de formation syndicale et de formation professionnelle.

L’ICÉA s’est avéré un lieu de rencontres et d’échanges entre les responsables de formation de plusieurs milieux syndicaux comme la FTQ, l’UPA et de la CSN.

On en profitait, ce que la vie quotidienne favorisait moins, pour partager nos réflexions sur les méthodes, les priorités de formation, les difficultés et les défis. D’où des échanges sur nos expériences, nos recherches et nos innovations.

Lieu d’échanges en éducation des adultes

En plus de ces contacts entre formateurs syndicaux, l’Institut favorisait aussi des échanges entre d’autres acteurs de l’éducation populaire et de l’éducation des adultes agissant dans divers milieux. Un lieu d’échanges fort important et riche entre acteurs de ces interventions.

Ce fut aussi un lieu de débats sur l’accès au financement public via la Direction générale de l’éducation des adultes (DGEA) récemment créée au ministère de l’Éducation. Alors que les groupes populaires considéraient que le mouvement syndical prenait trop de place dans le partage des ressources allouées à la formation des adultes, le mouvement syndical argumentait qu’il développait vigoureusement la formation syndicale et faisait un immense travail de formation, souvent méconnu.

C’était aussi un lieu d’échanges de divers points de vue sur différentes dimensions de la formation professionnelle, un enjeu majeur de cette époque, alors que le Québec ne s’était pas encore donné d’orientation politique sur cette question.

La FTQ a été très présente à l’ICÉA dès les 1960 jusqu’à aujourd’hui. L’ICÉA était l’un des lieux d’engagement et de jonction du mouvement syndical avec d’autres forces sociales du Québec. D’ailleurs, la FTQ est l’un des plus importants acteurs de l’éducation populaire au Québec.

La Commission Jean

Suite aux pressions de différents acteurs de l’éducation des adultes et principalement de l’ICÉA, le gouvernement du Québec décide en 1979 de mettre sur pied une commission d’étude sur l’éducation des adultes, la Commission d’enquête sur la formation professionnelle et socio-culturelle des adultes, appelée Commission Jean, du nom de sa présidente Michèle Stanton-Jean.

J’en étais l’un des commissaires et le vice-président.

Pour nourrir et éclairer les débats durant les consultations de la Commission, l’ICÉA, sous l’impulsion de Paul, a préparé un document de référence d’une importance majeure : « 10 éléments clés. Pour une démocratisation de l’éducation des adultes », ce qui a permis de systématiser les enjeux majeurs dès le départ des travaux de la Commission.

Largement diffusé, ce document de l’Institut a nourri les consultations régionales que la Commission Jean a mises en place dans de nombreuses régions du Québec. Ces consultations furent l’un des apports majeurs de la Commission en élargissant les débats à toutes les forces vives de toutes les régions et en organisant des consultations publiques dans toutes ces régions et au plan national.

Les débats ont beaucoup porté, entre autres, sur l’accessibilité, la reconnaissance des acquis (approche encore contestée aujourd’hui dans certains milieux de l’enseignement régulier dans certaines institutions d’enseignement), la formation en entreprise…

Paul et l’ICÉA ont été fort présents dans cette démarche, ont participé à de nombreux débats et ont nourri la réflexion de nombreux acteurs.

À la suite des coupures de budgets gouvernementaux de 1980, Paul a soutenu la Commission quand, suite à ces coupures, nous nous posions la question de la pertinence de poursuivre nos travaux. Il nous a convaincus d’aller jusqu’au bout de nos réflexions, même si le contexte était moins favorable, particulièrement en matière de formation en entreprise, ce qui impliquait la contribution financière des entreprises.

Après la publication de notre rapport en 1982, l’ICÉA a joué un rôle majeur dans sa diffusion et sa mise en application. Le rapport, dont le titre était Apprendre : une action volontaire et responsable a été une référence majeure en la matière durant plusieurs décennies.

Le comité des politiques en éducation des adultes

Sous la direction de Paul Bélanger et, après son départ, d’Esther Désilets, l’un des comités de l’ICÉA le plus actif était le Comité des politiques en éducation des adultes. Je fus très présent à ce comité, comité dont l’influence était majeure. On retrouvait, à la même table, différents acteurs de l’éducation des adultes. On y faisait différents arbitrages et on mettait en commun nos points de vue pour favoriser la mise en place d’une conception commune de ce mode d’intervention. Cela donnait une base commune à notre réclamation pour que le gouvernement du Québec se dote d’une philosophie et d’une politique de l’éducation des adultes.

Arrivée d’Esther Désilets

Paul a quitté l’ICÉA en 1984. Il a été remplacé par Esther Désilets du milieu de l’éducation populaire en institution, et ce jusqu’en 1989.

Le comité des politiques a continué à jouer son rôle de définition des enjeux et des orientations.

Vers 1988, la directrice de l’Institut, Esther Désilets, et moi avons présenté un mémoire à la commission parlementaire sur l’éducation portant sur la révision de la loi sur l’instruction publique prônant une reconnaissance de l’éducation des adultes, mettant en valeur l’accessibilité et la gratuité.

J’ai quitté ce comité l’année suivante, remplacé par quelqu’un d’autre de la FTQ, car j’avais à relever de nouveaux défis à la direction des Métallos, et ensuite au Fonds de Solidarité FTQ.

J’ai continué, mais de façon moins soutenue, à avoir des contacts avec l’Institut.

Plus tard, j’ai fait brièvement partie d’un comité des sages composé de divers acteurs de l’éducation, dont une ancienne membre de la Commission Parent, qui conseillait l‘un des directeurs des années suivantes, Bernard Normand. En se moquant gentiment de nous, certains parlaient du comité des sénateurs!

Conclusion

L’ICÉA a joué un rôle très important dans ma vie, dans mes engagements professionnels et dans la dynamique des divers acteurs de l’éducation des adultes.

Dans mon parcours professionnel, Paul Bélanger s’est fortement intéressé à mes engagements professionnels, m’a mis en contact avec divers réseaux importants, m’a orienté vers la piste de l’éducation populaire et m’a encouragé à passer à la formation syndicale, ce qui fut mon champ de pratique pendant près de 30 ans.

Et surtout, l’ICÉA a été pour de nombreux acteurs de l’éducation des adultes un lieu de ressourcement, de contacts avec divers milieux apparentés et de réflexion sur les enjeux. Il était très nourrissant d’être actif à l’ICÉA. Et l’ICÉA était un acteur crédible dans la défense de cette discipline dans l’opinion publique et auprès des instances gouvernementales. L’ICÉA faisait la promotion des enjeux communs de tous ces acteurs.

Merci à l’ICÉA d’avoir été si présent et si enrichissant.


Auteur

Michel Blondin
mblondin3@sympatico.ca

L’auteur, présentement retraité, a été travailleur communautaire, coopérant international, éducateur à la solidarité internationale, permanent syndical affecté à la formation syndicale et à la formation économique. Il est le principal inspirateur du programme d’éducation à la FTQ pour la formation des formateur·rices.


Notes

  1. Une collection de l’ICÉA lancée en 1969 dans le but de faire connaître et de rendre accessibles des contributions importantes peu ou pas connues à l’extérieur de certains cercles. ↩︎

Pour citer cet article

Blondin, Michel (2026). L’ICÉA, une organisation active, significative et rassembleuse. Apprendre + Agir, édition spéciale 2026, Souligner, penser et se remémorer les 80 ans de l’ICÉA. https://icea-apprendreagir.ca/licea-une-organisation-active-significative-et-rassembleuse/

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